"La vie de B. de Spinoza" - 3, par Jean Colerus

  • 24 février 2005


SES ÉCRITS ET SES SENTIMENTS

A l’égard de ses ouvrages, il y en a qu’on lui attribue et dont il n’est pas sûr qu’il soit l’auteur ; quelques-uns sont perdus, ou au moins ne se trouvent point ; les autres sont imprimés et exposés aux yeux d’un chacun.

M. Bayle a avancé que Spinoza composa en espagnol une apologie de sa sortie de la Synagogue, et que cependant cet écrit n’aurait jamais été imprimé. Il ajoute que Spinoza y avait inséré plusieurs choses qu’on a depuis trouvées dans le livre qu’il publia sous le titre de Tractatus theologico-politicus ; mais il ne m’a pas été possible d’apprendre aucune nouvelle de cette apologie, quoique dans les recherches que j’ai faites j’en aie demandé à des gens qui vivaient familièrement avec lui, et qui sont encore pleins de vie.

L’année 1664, il mit sous la presse les Principes de philosophie de M. Descartes démontrés géométriquement, première et seconde parties : Renati Descartes Principiorum philosophiae pars prima et secunda more geometrico demonstratae, qui furent bientôt suivis de ses Méditations métaphysiques, Cogitata metaphysica ; et s’il en fût demeuré là, ce malheureux homme aurait encore à présent la réputation qu’il eût méritée de philosophe sage et éclairé.

L’année 1665 il parut un petit livre in-12 qui avait pour titre Lucii Antistii Constantis De jure Ecclesiasticorum, Alethopoli, apud Cajum Valerium Pennatum : Du Droit des Ecclésiastiques, par Lucius Antistius Constans, imprimé à Aléthopole, chez Caius Valerius Pennatus. L’auteur s’efforce de prouver dans cet ouvrage que le droit spirituel et politique que le clergé s’attribue, et qui lui est attribué par d’autres, ne lui appartient aucunement ; que les gens d’Église en abusent d’une manière profane, et que toute leur autorité dépend entièrement de celle des magistrats ou souverains, qui tiennent la place de Dieu, dans les villes et républiques où le clergé s’est établi ; qu’ainsi ce n’est point leur propre religion que les pasteurs doivent s’ingénier d’enseigner, mais celle que le magistrat leur ordonne de prêcher. Tout ceci, au reste, n’est établi que sur les principes mêmes dont Hobbes s’est servi dans son Leviathan.

M. Bayle nous apprend que le style, les principes et le dessein du livre d’Antistius étaient semblables à celui de Spinoza qui a pour titre Tractatus theologico-politicus ; mais ce n’est rien dire de positif. Que ce traité ait paru justement dans le même temps où Spinoza commença d’écrire le sien ; et que le Tractatus theologico-politicus ait suivi peu de temps après cet autre traité, n’est pas une preuve non plus que l’un ait été l’avant-coureur de l’autre. Il est très possible que deux personnes entreprennent d’écrire et d’avancer les mêmes impiétés ; et parce que leurs écrits viendraient à peu près en même temps, il n’y aurait pas lieu pour cela d’en inférer qu’ils seraient d’un seul et même auteur. Spinoza lui-même, interrogé par une personne de grande considération, s’il était l’auteur du premier traité, le nia positivement ; ce que je tiens de personnes dignes de foi. La latinité des deux livres, le style et les manières de parler, ne sont pas non plus si semblables, comme on prétend. Le premier s’exprime avec un profond respect en parlant de Dieu ; il le nomme souvent Dieu très bon et très grand, Deum ter optimum maximum. Mais je ne trouve de pareilles expressions en aucun endroit des écrits de Spinoza.

Plusieurs personnes savantes m’ont assuré que le livre impie qui a pour titre l’Écriture sainte expliquée par la Philosophie, Philosophia sacrae Scripturae interpres, et le traité dont nous avons fait mention, venaient l’un et l’autre d’un même auteur, à savoir, L... M... Et quoique la chose me semble fort vraisemblable, je la laisse pourtant au jugement de ceux qui peuvent en avoir une connaissance plus particulière.

Ce fut en l’an 1670 que Spinoza publia son Tractatus theologico-politicus. Celui qui l’a traduit en flamand a jugé à propos de l’intituler De Regtzinnge Theologant, of Godgeleerde Staattkunde : le Théologien judicieux et politique. Spinoza dit nettement qu’il en est l’auteur, dans sa dix-neuvième lettre, adressée à M. Oldenbourg ; il le prie dans cette lettre même de lui proposer les objections que les personnes savantes formaient contre son livre, car il avait alors dessein de le faire réimprimer, et d’y ajouter des remarques. Au bas du titre du livre, on a trouvé bon de marquer que l’impression en avait été faite à Hambourg, chez Henri Conrad. Cependant il est certain que ni le magistrat, ni les vénérables ministres de Hambourg n’auraient jamais souffert que tant d’impiétés eussent été imprimées et débitées publiquement dans leur ville.

Il n’y a point de doute que ce livre fut imprimé à Amsterdam, chez Christophe Conrad, imprimeur, sur le canal de l’Églantir. En 1679, étant appelé en cette ville-là pour quelques affaires, Conrad même m’apporta quelques exemplaires de ce traité, et m’en fit présent, ne sachant pas combien c’était un ouvrage pernicieux.

Le traducteur hollandais a pareillement jugé à propos d’honorer la ville de Brême d’une si digne production ; comme si sa traduction y fût sortie de dessous la presse de Hans Jurgen Van der Weyl, en l’année 1694. Mais ce qui est dit de ces impressions de Brême et de Hambourg est également faux, et l’on n’eût pas manqué de trouver les mêmes difficultés dans l’une et dans l’autre de ces deux villes si on eût entrepris d’y imprimer et publier de pareils ouvrages. Philopater, dont nous avons déjà fait mention, dit ouvertement dans la suite de sa Vie, page 231, que le vieux Jean Hendrikzen Glasemaker, que j’ai fort bien connu, a été le traducteur de cet ouvrage ; et il nous assure en même temps qu’il avait aussi traduit en hollandais les Œuvres posthumes de Spinoza, publiées en 1677. Il fait au reste un si grand cas de ce traité de Spinoza, et l’élève si haut, qu’il semble que le monde n’ait jamais vu son pareil. L’auteur, ou du moins l’imprimeur de la suite de la Vie de Pbilopater, Aard Wolsgryck, ci-devant libraire à Amsterdam, sur le coin de Rosmaryn-Steeg, fut puni de cette insolence comme il le méritait, et confiné dans la maison de correction, où il fut condamné pour quelques années. Je souhaite de tout mon cœur qu’il ait plu à Dieu de lui toucher le cœur, pendant le séjour qu’il a fait en ce lieu, et qu’il en soit sorti avec de meilleurs sentiments. C’est la disposition où j’espère qu’il était lorsque je le vis ici à La Haye, l’été dernier, où il vint pour demander aux libraires le paiement de quelques livres qu’il avait ci-devant imprimés, et qu’il leur avait livrés.

Pour revenir à Spinoza et à son Tractatus theologico-politicus, je dirai ce que j’en pense, après avoir auparavant rapporté le jugement qu’en ont fait deux célèbres auteurs, dont l’un est de la confession d’Augsbourg, et l’autre réformé. Le premier est Spitzelius, qui parle ainsi dans son traité qui a pour titre Infelix litterator, p. 364 : « Cet auteur impie (Spinoza), par une présomption prodigieuse qui l’aveuglait, a poussé l’impudence et l’impiété jusqu’à soutenir que les prophéties ne sont fondées que sur l’imagination des prophètes, qu’ils étaient sujets à illusion aussi bien que les apôtres, et que les uns et les autres avaient écrit naturellement suivant leurs propres lumières, sans aucune révélation ni ordre de Dieu ; qu’ils avaient, au reste, accommodé la religion autant qu’ils avaient pu au génie des hommes qui vivaient alors, et l’avaient établie sur des principes connus en ces temps-là, et reçus favorablement d’un chacun. Irreligiosissimus auctor, stupenda sui fidentia plane fascinatus, eo progressus impudentiae et impietatis fuit, ut prophetiam dependisse dixerit a fallaci imaginatione prophetarum, eosque pariter ac apostolos non ex revelatione et divino mandato scripsisse, sed tantum ex ipsorummet naturali judicio ; accommodavisse insuper religionem, quoad fieri potuerit ; hominum sui temporis ingenio, illamque fundamentis tum temporis maxime notis et acceptis superœdificasse. »

C’est cette même méthode que Spinoza, dans son Tractatus theologico-politicus, prétend qu’on peut et qu’on doit même suivre encore à présent dans l’explication de l’Écriture sainte ; car il soutient entre autres choses que comme on s’est conformé aux sentiments établis, et à la portée du peuple, lorsqu’on a premièrement produit l’Écriture, de même il est à la liberté d’un chacun de l’expliquer selon ses lumières, et de l’ajuster à ses propres sentiments.

Si c’était véritable, bon Dieu ! où en serions-nous ? Comment pouvoir maintenir que l’Écriture est divinement inspirée ; que c’est une prophétie ferme et stable ; que ces saints personnages qui en sont les auteurs n’ont parlé et écrit que par ordre de Dieu, et par l’inspiration du Saint-Esprit ; que cette même écriture est très certainement vraie, et qu’elle rend à nos consciences un témoignage assuré de sa vérité ; qu’elle est enfin un juge dont les décisions doivent être la règle ferme et inébranlable de nos sentiments, de nos pensées, de notre foi, et de notre vie ? C’est alors qu’on pourrait bien dire que la sainte Bible n’est qu’un nez de cire qu’on tourne et forme comme on veut ; une lunette ou un verre au travers de qui un chacun peut voir justement ce qui plaît à son imagination ; un vrai bonnet de fou qu’on ajuste et tourne à sa fantaisie en cent manières différentes après s’en être coiffé. Le Seigneur te confonde, Satan, et te ferme la bouche !

Spitzelius ne se contente pas de dire ce qu’il pense de ce livre pernicieux, il joint au jugement qu’il en fait celui de M. de Manseveld, ci-devant professeur à Utrecht, qui, dans un livre qu’il fit imprimer à Amsterdam en 1674, en parle en ces termes : « Nous estimons que ce traité doit être à jamais enseveli dans les ténèbres du plus profond oubli : Tractatum hunc ad aeternas damnandum tenebras, etc. » Ce qui est bien judicieux, puisque ce malheureux traité renverse de fond en comble la religion chrétienne, en ôtant toute autorité aux Livres sacrés, sur qui elle est uniquement fondée et établie.

Le second témoignage que je veux produire est celui du sieur Guillaume Van Blyenbergh, de Dordrecht, qui a entretenu un long commerce de lettres avec Spinoza, et qui, dans sa trente et unième, insérée dans les Œuvres posthumes de Spinoza, p. 476, dit, en parlant de lui-même, qu’il n’a embrassé aucun parti ou vocation, et qu’il subsiste par un négoce honnête qu’il exerce : Liber sum, nulli adstrictus professioni, honestis mercaturis me alo. Ce marchand, homme savant, dans la préface d’un ouvrage qui porte pour titre : la Vérité de la Religion chrétienne, imprimé à Leyde en 1674, exprime ainsi le jugement qu’il fait du traité de Spinoza : « C’est un livre, dit-il, rempli de découvertes curieuses, mais abominables, dont la science et les recherches ne peuvent avoir été puisées qu’en enfer. Il n’y a point de chrétien, ni même d’homme de bon sens, qui ne doive avoir un tel livre en horreur. L’auteur tâche d’y ruiner la religion chrétienne, et toutes nos espérances qui en dépendent ; au lieu de quoi il introduit l’athéisme, ou tout au plus une religion naturelle, forgée selon le caprice ou l’intérêt des souverains. Le mal y est uniquement réprimé par la crainte du châtiment ; mais, quand on ne craint ni bourreau ni justice, un homme sans conscience peut tout attenter pour se satisfaire, etc. »

Je dois ajouter que j’ai lu avec application ce livre de Spinoza, depuis le commencement jusqu’à la fin ; mais je puis en même temps protester devant Dieu de n’y avoir rien trouvé de solide, ni qui fût capable de m’inquiéter le moins du monde dans la profession que je fais de croire aux vérités évangéliques. Au lieu de preuves solides, on y trouve des suppositions, et ce qu’on appelle dans les écoles : petitiones principii. Les choses mêmes qu’on avance y passent pour preuves, lesquelles, étant niées et rejetées, il ne reste plus à cet auteur que des mensonges et des blasphèmes. Sans être obligé de donner ni raison, ni preuve de ce qu’il avançait, voulait-il de son côté obliger le monde à le croire aveuglément sur sa parole ?

Enfin divers écrits que Spinoza laissa après sa mort furent imprimés en 1677, qui fut aussi l’année qu’il mourut. C’est ce qu’on appelle ses Oeuvres posthumes, Opera posthuma. Les trois lettres capitales B. D. S. se trouvent à la tête du livre, qui contient cinq traités. Le premier est un traité de morale démontrée géométriquement (Ethica more geometrico demonstrata) ; le second est un ouvrage de politique ; le troisième traite de l’entendement et des moyens de le rectifier (De emendatione intellectus) ; le quatrième volume est un recueil de lettres et de réponses (Epistolea et responsiones) ; le cinquième, un abrégé de grammaire hébraïque (Compendium grammatices linguae hebreae). Il n’est fait mention ni du nom de l’imprimeur, ni du lieu où cet ouvrage a été imprimé ; ce qui montre assez que celui qui en a procuré l’impression n’avait pas dessein de se faire connaître. Cependant l’hôte de Spinoza, le sieur Henri Van der Spyck, qui est encore plein de vie, m’a témoigné que Spinoza avait ordonné qu’immédiatement après sa mort on eût à envoyer à Amsterdam, à Jean Rieuwertzen, imprimeur de la ville, son pupitre où ses lettres et papiers étaient enfermés ; ce que Van der Spyck ne manqua pas d’exécuter, selon la volonté de Spinoza. Et Jean Rieuwertzen, par sa réponse au sieur Van der Spyck, datée d’Amsterdam, du 25 mars 1677, reconnaît avoir reçu le pupitre en question. Il ajoute sur la fin de sa lettre que : « Les parents de Spinoza voudraient bien savoir à qui il avait été adressé, parce qu’ils s’imaginaient qu’il était plein d’argent, et qu’ils ne manqueraient pas de s’en informer aux bateliers à qui il avait été confié ; mais, dit-il, si l’on ne tient pas à La Haye registre des paquets qu’on envoie ici par le bateau, je ne vois pas comment ils pourront être éclaircis, et il vaut mieux en effet qu’ils n’en sachent rien », etc. Et c’est par ces mots qu’il finit sa lettre, par laquelle on voit clairement à qui on a l’obligation d’une production si abominable.

Des personnes savantes ont déjà suffisamment découvert les impiétés contenues dans ces Oeuvres posthumes, et averti en même temps tout le monde de s’en donner garde. Je n’ajouterai que peu de chose à ce qu’ils ont écrit. Le traité de morale commence par des définitions ou descriptions de la Divinité. Qui ne croirait d’abord, à un si beau début, que c’est un philosophe chrétien qui parle ? Toutes ces définitions sont belles, particulièrement la sixième, où Spinoza dit que Dieu est un être infini ; c’est-à-dire une substance qui renferme en soi-même une infinité d’attributs, dont chacun représente et exprime une essence éternelle et infinie. Mais quand on examine de plus près ses sentiments, on trouve que le Dieu de Spinoza n’est qu’un fantôme, un Dieu imaginaire, qui n’est rien moins que Dieu. Ainsi c’est à ce philosophe qu’on peut bien appliquer ce que l’Apôtre dit des impies, Tit., 1, 16 : « Ils font profession de reconnaître un Dieu par leurs discours, mais ils le renient par leurs oeuvres. » Ce que David dit des impies, Psaume XIV, 1, lui convient bien encore : « L’insensé dit en son cœur qu’il n’y a point de Dieu. » Quoi qu’en ait dit Spinoza, c’est là véritablement ce qu’il pense. Il se donne la liberté d’employer le nom de Dieu, et de le prendre dans un sens inconnu à tout ce qu’il y a jamais eu de chrétiens. C’est ce qu’il avoue lui-même dans sa vingt et unième lettre à M. Oldenbourg : « Je reconnais, dit-il, que j’ai de Dieu et de la Nature une idée bien différente de celle que les chrétiens modernes veulent établir. J’estime que Dieu est le principe et la cause de toutes choses, immanente et non pas passagère (Deum, rerum omnium causam immanentem, non vero transeuntem, statuo). » Et pour appuyer son sentiment, il se sert de ces paroles de saint Paul, qu’il détourne en son sens : « C’est en Dieu que nous avons la vie, le mouvement et l’être. » Act, XVII, 28.

Pour comprendre sa pensée, il faut considérer qu’une cause passagère est celle dont les productions sont extérieures ou hors d’elle-même, comme quelqu’un qui jette une pierre en l’air, ou un charpentier qui bâtit une maison ; au lieu qu’une cause immanente agit intérieurement et s’arrête en elle-même, sans en sortir aucunement. Ainsi, quand notre âme pense ou désire quelque chose, elle est, et s’arrête dans cette pensée ou désir sans en sortir, et elle en est la cause immanente. C’est de cette manière que le Dieu de Spinoza est la cause de cet Univers, où il est, et n’est point au-delà. Mais comme l’Univers a des bornes, il s’ensuivrait que Dieu est un être borné et fini. Et quoiqu’il dise de Dieu qu’il est infini, et qu’il renferme une infinité de propriétés, il faut bien qu’il se joue des termes d’Éternel et d’Infini, puisque par ces mots il ne peut entendre un être qui a subsisté par soi-même avant tous les temps, et avant qu’aucun autre être eût été créé ; mais il appelle infini ce à quoi l’entendement humain ne peut trouver de fin ni de bornes ; car les productions de Dieu, selon lui, sont en si grand nombre, que l’homme, avec toute la force de son esprit, n’y en saurait concevoir. Elles sont d’ailleurs si bien affermies, si solides, et si bien liées l’une à l’autre, qu’elles dureront éternellement.

Il assure pourtant, dans sa vingt et unième lettre, que ceux-là avaient tort qui lui imputaient de dire que Dieu et la matière où Dieu agit ne sont qu’une seule et même chose. Mais enfin, il ne peut s’empêcher d’avouer que la matière est quelque chose d’essentiel à la Divinité, qui n’est et n’agit que dans la matière, c’est-à-dire dans l’Univers. Le Dieu de Spinoza n’est donc autre chose que la Nature, infinie à la vérité, mais pourtant corporelle et matérielle, prise en général et avec toutes ses modifications. Car il suppose qu’il y a en Dieu deux propriétés éternelles, cogitatio et extensio, la pensée et l’étendue. Par la première de ces propriétés, Dieu est contenu dans l’Univers ; par la seconde, il est l’Univers lui-même : les deux jointes ensemble font ce qu’il appelle Dieu.

Autant que j’ai pu comprendre les sentiments de Spinoza, voici sur quoi roule la dispute qu’il y a entre nous qui sommes chrétiens, et lui, savoir : si le Dieu véritable est une substance éternelle, différente et distincte de l’Univers et de toute la Nature, et si, par un acte de volonté entièrement libre, il a tiré du néant le monde et toutes les créatures ; ou si l’Univers et tous les êtres qu’il renferme appartiennent essentiellement à la nature de Dieu, considéré comme une substance dont la pensée et l’étendue sont infinies. C’est cette dernière proposition que Spinoza soutient. On peut consulter l’Anti-Spinoza de L. Vittichius, p. 18 et suiv. Ainsi il avoue bien que Dieu est la cause généralement de toutes choses ; mais il prétend que Dieu les a produites nécessairement, sans liberté, sans choix, et sans consulter son bon plaisir. Pareillement, tout ce qui arrive au monde, bien ou mal, vertu ou crime, péché ou bonnes oeuvres, part de lui nécessairement ; et par conséquent il ne doit y avoir ni jugement, ni punition, ni résurrection, ni salut, ni damnation ; car autrement ce Dieu imaginaire punirait et récompenserait son propre ouvrage, comme un enfant fait sa poupée. N’est-ce pas là le plus pernicieux athéisme qui ait jamais paru au monde ? C’est aussi ce qui donne occasion à M. Burmannus, ministre des réformés à Enkhuise, de nommer à juste titre Spinoza le plus impie athée qui ait jamais vu le jour.

Ce n’a pas été mon dessein d’examiner ici toutes les impiétés et les absurdités de Spinoza ; j’en ai rapporté quelques-unes, et me suis attaché à ce qu’il y a de plus capital, seulement dans la vue d’inspirer au lecteur chrétien l’aversion et l’horreur qu’il doit avoir d’une doctrine si pernicieuse. Je ne dois cependant pas oublier de dire qu’il est visible que, dans la seconde partie de son traité de morale, il ne fait qu’un seul et même être de l’âme et du corps, dont les propriétés sont, comme il les exprime, celle de penser et celle d’être étendue, car c’est ainsi qu’il s’explique à la page 40 : Quand je parle de corps, je n’entends autre chose qu’une modalité qui exprime l’essence de Dieu d’une manière certaine et précise, en tant qu’il est considéré comme une chose étendue. (Per corpus intelligo modum, qui Dei essentiam quatenus ut res extensa consideratur, certo et determinato modo exprimit.) Mais à l’égard de l’âme qui est et qui agit dans les corps, ce n’est qu’un autre mode ou manière d’être, que la nature produit, ou qui se manifeste soi-même par la pensée ; ce n’est point un esprit ou une substance particulière, non plus que le corps, mais une modalité qui exprime l’essence de Dieu, en tant qu’il se manifeste, agit et opère par la pensée. A-t-on jamais ouï de pareilles abominations parmi des chrétiens ! De cette manière, Dieu ne saurait punir ni l’âme ni le corps, à moins que de vouloir se punir et se détruire lui-même. Sur la fin de sa vingt et unième lettre, il renverse le grand mystère de piété, comme il est marqué dans la I Épit. à Tim., ch. III, v. 16, en soutenant que l’incarnation du Fils de Dieu n’est autre chose que la Sagesse éternelle, qui, s’étant montrée généralement en toutes choses, et particulièrement en nos cœurs et en nos âmes, s’est enfin manifestée d’une manière tout extraordinaire en Jésus-Christ. Il dit, un peu plus bas, qu’il est vrai que quelques Églises ajoutent à cela que Dieu s’est fait homme ; « mais, dit-il, j’ai marqué positivement que je ne connais rien à ce qu’ils veulent dire » (Quod quaedam ecclesiae his addunt, quod Deus naturam humanam assumpserit, monui expresse me quid dicant nescire, etc.). « Et cela, dit-il encore, me paraît aussi étrange que si quelqu’un avançait qu’un cercle a pris la nature d’un triangle ou d’un carré. » Ce qui lui donne occasion, sur la fin de sa vingt-troisième lettre, d’expliquer le célèbre passage de saint jean, le Verbe s’est fait chair, ch. I, v. 14, par une façon de parler familière aux Orientaux, et de le tourner ainsi : Dieu s’est manifesté en Jésus-Christ d’une manière toute particulière.

Dans mon sermon, j’ai expliqué simplement et en peu de paroles comment, dans ses vingt-troisième et vingt-quatrième lettres, il tâche d’anéantir le mystère de la résurrection de Jésus-Christ, qui est une doctrine capitale parmi nous, et le fondement de nos espérances et de notre consolation. Je ne dois pas m’arrêter plus longtemps à rapporter les autres impiétés qu’il enseigne.

QUELQUES ÉCRITS DE SPINOZA QUI N’ONT POINT ÉTÉ IMPRIMÉS

Celui qui a eu soin de publier les Œuvres posthumes de Spinoza compte parmi les écrits de cet auteur qui n’ont point été imprimés un Traité de l’Iris ou de l’Arc-en-ciel. Je connais ici, à La Haye, des personnes distinguées qui ont vu et lu cet ouvrage, mais qui n’ont pas conseillé à Spinoza de le donner au public ; ce qui peut-être lui fit de la peine, et le fit résoudre à jeter cet écrit au feu six mois avant sa mort, comme les gens du logis où il demeurait m’en ont informé. Il avait encore commencé une traduction du Vieux Testament en flamand, sur quoi il avait souvent conféré avec des personnes savantes dans les langues, et s’était informé des explications que les chrétiens donnaient à divers passages. Il y avait déjà longtemps qu’il avait achevé les cinq livres de Moïse, quand, peu de jours avant sa mort, il jeta tout cet ouvrage au feu dans sa chambre.


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