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Publié : 20 juillet 2005

Lettre 03 - Oldenburg à Spinoza (27 Septembre 1661)



à Monsieur B. De Spinoza,

Henri Oldenburg.

RÉPONSE A LA PRÉCÉDENTE

Monsieur et grand ami,

Votre lettre savante m’est parvenue et je l’ai lue avec grand plaisir. J’approuve fort votre façon géométrique de prouver, toutefois mon esprit n’a pas l’acuité qu’il faudrait pour saisir promptement des renseignements si bien ordonnés. Souffrez donc, je vous en prie, que j’expose à vos yeux la lenteur de mon intelligence en vous adressant quelques questions et en vous demandant d’y répondre.

En premier lieu, est-ce pour vous une chose claire et connue sans doute possible, que, de la définition donnée par vous de Dieu, se déduit une démonstration de son existence ? Pour moi, quand je réfléchis, il me paraît que des définitions ne peuvent contenir autre chose que des concepts formés par notre esprit ; or notre esprit conçoit beaucoup d’objets qui n’existent pas et sa fécondité est grande à multiplier et à augmenter les objets qu’il a conçus. Je ne vois donc pas comment de ce concept que j’ai de Dieu, je puis inférer l’existence de Dieu. En rassemblant mentalement toutes les perfections que je perçois dans les hommes, les animaux, les végétaux, les minéraux, etc., je puis à la vérité former une substance unique possédant indivisiblement toutes ces vertus ; bien plus, mon esprit est capable de les multiplier et augmenter à l’infini et d’arriver ainsi à se représenter un certain être s’élevant à un suprême degré de perfection et d’excellence, mais ne peut cependant point établir pour autant, de la sorte, l’existence d’un tel être.

En second lieu, est-il indubitable pour vous que le corps n’est pas limité par la pensée, ni la pensée par le corps ? Étant donné qu’on discute encore sur la nature de la pensée et qu’on ne sait si elle est un mouvement corporel ou un acte spirituel absolument irréductible au mouvement corporel.

En troisième lieu je demande si vous tenez ces axiomes que vous m’avez communiqués pour des principes indémontrables connus par la lumière naturelle. Peut-être en est-il ainsi du premier axiome, mais je ne vois pas la possibilité d’attribuer le même caractère aux trois autres. Le deuxième implique en effet qu’il n’existe dans la nature que des substances et des accidents, et cependant beaucoup sont d’avis que le temps et le lieu n’entrent dans aucune de ces deux classes d’êtres. Pour le troisième : des choses qui ont des attributs différents n’ont rien de commun entre elles, tant s’en faut que je le conçoive clairement ; c’est plutôt le contraire qui me semble ressortir de l’ensemble des choses dont se compose l’univers, car elles s’accordent par certains côtés et diffèrent par d’autres. Quant au quatrième axiome enfin : des choses qui n’ont rien de commun entre elles ne peuvent être cause l’une de l’autre, il ne paraît pas si manifeste à mon entendement qu’il n’ait besoin d’un peu plus de lumière ; Dieu en effet n’a rien de commun avec les choses créées, et presque tous, cependant, nous voyons en Lui leur cause.

Puis donc que ces axiomes ne me semblent pas soustraits à tout risque de doute, vous comprendrez facilement que les propositions fondées sur eux ne puissent à mes yeux être très solides. Plus je les considère, plus le doute m’assaille. En ce qui concerne la première, je m’avise que deux hommes sont des substances de même attribut, puisque l’un et l’autre se caractérisent par la raison ; d’où je conclus qu’il y a deux substances de même attribut. A l’égard de la deuxième proposition, je considère, puisqu’aucune chose ne peut être cause d’elle-même, qu’il est bien difficile de comprendre comment il serait vrai qu’une substance ne peut être produite, non pas même par une autre substance. Par cette proposition en effet toutes les substances deviennent causes d’elles-mêmes, toutes acquièrent une pleine indépendance à l’égard les unes des autres et sont autant de Dieux, de sorte que cela revient à nier la cause première. J’avoue sans marchander que je ne comprends pas cela : il faudrait me faire la grâce de vous expliquer plus clairement et plus ouvertement sur un point de si haute importance, de m’enseigner quelle est l’origine des substances, comment elles sont produites, comment les choses dépendent les unes des autres, comment enfin elles s’ordonnent entre elles. Je vous conjure par cette amitié que nous avons établie entre nous, de vous montrer libre et confiant avec moi dans cette affaire, et je vous demande avec beaucoup d’insistance d’être entièrement persuadé que toutes les explications que vous voudrez bien me donner, resteront sous ma sauvegarde comme un dépôt, que je ne le communiquerai à personne et qu’aucune divulgation frauduleuse ou dommageable pour vous n’est à craindre.

Dans notre Collège philosophique nous nous appliquons à faire des observations et des expériences avec autant de soin qu’il nous est possible et aussi, sans plaindre notre temps, à l’étude des Arts mécaniques. Nous croyons en effet que les formes et les qualités des choses peuvent s’expliquer par des principes mécaniques, et que tous les effets observables dans la nature résultent du mouvement, de la figure, de la structure et de leurs diverses combinaisons, sans qu’il soit besoin de recourir aux formes inexplicables et aux qualités occultes, cet asile de l’ignorance. Je vous enverrai le livre promis sitôt que les chargés d’affaires de Hollande, qui négocient ici, feront partir quelque courrier pour La Haye, ainsi qu’ils ont coutume, ou, encore quand un ami digne de confiance s’en ira dans votre pays.

Je m’excuse de ma prolixité et je vous prie, sur toutes choses, de prendre en bonne part, ainsi qu’il convient entre amis, les questions que, sans ambages ni compliments, je vous ai posées. Veuillez aussi me croire votre ami bien sincère et dévoué.

HENRI OLDENBURG.
Londres, le 27 septembre 1661.


Post-scriptum

Lisez la réponse de Spinoza : Lettre 04 - Spinoza à Oldenburg.