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Publié : 22 juillet 2005

Lettre 07 - Oldenburg à Spinoza



à Monsieur B. de Spinoza,

Henri Oldenburg.

Il y a déjà bon nombre de semaines, Monsieur, que j’ai eu le plaisir de recevoir votre lettre contenant des observations sur le livre de Boyle. L’auteur se joint à moi pour vous remercier de cette communication ; il l’aurait fait plus tôt s’il n’avait eu l’espoir de se libérer assez promptement de la masse des affaires dont il est accablé et de pouvoir, en même temps qu’il vous enverrait ses remerciements, s’appliquer à répondre. Mais cet espoir a été jusqu’ici déçu et les affaires publiques et privées le retiennent de telle façon qu’il ne peut, pour cette fois, que vous témoigner sa gratitude et se voit contraint d’attendre un autre moment pour dire son sentiment sur vos observations. Ajoutez que deux adversaires l’ont attaqué après la publication de son livre et qu’il se juge obligé de leur répondre en premier lieu. Ils ne visent pas cependant ce traité du Nitre, mais un autre petit livre contenant des expériences pneumatiques et prouvant la dilatation de l’air. Sitôt qu’il se sera acquitté de ce travail, il vous fera savoir sa pensée au sujet de vos observations et, en attendant, vous prie de ne lui pas savoir mauvais gré du retard.

Ce Collège philosophique dont j’ai déjà fait mention a été changé en Société Royale par la faveur de notre Roi, et reconnu par un acte public lui accordant de grands privilèges et lui permettant d’espérer que les ressources pécuniaires ne lui feront pas défaut.

Je suis entièrement d’avis que vous ne priviez pas les hommes d’étude des écrits qu’avec votre science et votre pénétration d’esprit vous avez composés, tant sur la philosophie que sur la théologie, et que vous les publiiez, quelques grognements que fassent entendre les théologastres. Votre République est très libre, on y philosophe très librement et cependant votre propre prudence vous engage à ne publier vos idées qu’avec la plus grande modération et à vous remettre au destin pour le reste. Bannissez donc, mon excellent ami, toute crainte d’irriter les homuncules de notre temps ; assez longtemps on a rendu des hommages à l’ignorance et à l’ineptie. Il est temps d’aller à toutes voiles vers la vraie science et de scruter les secrets de la nature plus avant qu’on ne l’a fait jusqu’ici. Vos méditations pourront, je pense, être imprimées sans danger chez vous et il n’est pas à craindre que rien en elles puisse choquer les Sages. Si vous les avez pour défenseurs et protecteurs, qu’avez-vous à redouter d’un vil ignorant ? Je ne vous tiendrai pas quitte, ami très honoré, avant que vous ayez cédé à ma prière et, autant qu’il dépendra de moi, je ne consentirai pas à ce que vos pensées, de si grande importance, restent comme condamnées à un silence éternel. Je vous prie avec insistance de vouloir bien me communiquer, aussi promptement que vous le pourrez, quelle décision vous aurez prise en cette affaire. Peut-être se passera-t-il ici des choses méritant d’être connues de vous. La Société dont je vous ai déjà parlé, va s’occuper maintenant plus activement de mettre ses desseins à exécution et peut-être, pourvu que la Paix se maintienne, ne sera-ce pas sans profit pour la République des Lettres.

Portez-vous bien et croyez à la très grande amitié de votre dévoué

Henri Oldenburg.