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Publié : 13 février 2006

TTP - chap.3 - §§4-6 : La raison pour laquelle les Hébreux ont été élu de préférence aux autres.



[4] Après avoir posé ces définitions, revenons à notre objet et voyons pour quelle raison la nation hébraïque a été dite élue de préférence aux autres. Pour le montrer, je procéderai comme il suit.

[5] Tout ce qui peut être l’objet d’un désir honnête de notre part se ramène à l’un de ces trois objets principaux : connaître les choses par leurs premières causes ; dompter nos passions, c’est-à-dire acquérir l’état de vertu ; et enfin vivre en sécurité avec un corps sain. Les moyens qui servent directement à l’acquisition du premier objet et du second, et qui peuvent en être considérés comme causes prochaines et efficientes, sont contenus dans la nature humaine elle-même ; pour cette raison, il faut admettre sans réserve que ces dons n’appartiennent en propre à aucune nation, mais ont toujours été communs à tout le genre humain ; juger autrement serait rêver que la Nature a jadis procréé divers genres d’hommes. Mais les moyens qui servent à vivre en sécurité et à conserver son corps résident principalement dans les choses extérieures, et par suite sont appelés dons de fortune, parce qu’ils dépendent à un haut degré du gouvernement des causes extérieurs, lequel est ignoré de nous ; de telle sorte que, à cet égard, l’insensé est presque aussi heureux ou malheureux que le mieux avisé. Cependant, pour vivre en sécurité et éviter les attaques des autres hommes et aussi des bêtes, le gouvernement de la vie humaine et la vigilance sont d’un grand secours. Et la raison et l’expérience ont enseigné que le plus sûr moyen d’y atteindre est la formation d’une société ayant des lois bien établies, l’occupation d’une certaine région du monde et la réunion en un même corps social des forces de tous. Pour former et conserver une société toutefois, une complexion et une vigilance peu ordinaires sont requises ; cette société donc donnera le plus de sécurité et sera le plus stable et le moins sujette à la fortune qui est le plus fondée et gouvernée par des hommes bien avisés et vigilants ; au contraire celle qui se compose d’hommes une complexion grossière, dépend le plus de la fortune et a le moins de stabilité. Si cependant elle a subsisté longtemps, cela est dû au gouvernement d’un autre, non au sien propre ; si elle a surmonté de grands périls et que ses affaires aient prospéré, elle ne pourra pas ne pas admirer et adorer le gouvernement de Dieu (en tant que Dieu agit par des causes extérieures inconnues et non par la nature et la pensée humaines), puisque tout lui est arrivé d’une façon très inattendue et contrairement à l’opinion ; ce qui réellement peut être tenu pour miraculeux.

[6] C’est donc seulement en cela que les nations se distinguent les unes des autres, je veux dire eu égard au régime social et aux lois sous lesquelles elles vivent et se gouvernent ; et la nation hébraïque a été élue par Dieu plus que les autres, eu égard non à l’entendement ni à la tranquillité d’âme, mais au régime social et à la fortune qui lui donna un empire et le lui conserva tant d’années. Cela ressort avec la plus grande clarté de l’Écriture elle-même ; en la parcourant même sans application, on voit clairement que si les Hébreux l’ont emporté en quelque chose sur les autres nations, c’est par la prospérité de leurs affaires, en ce qui touche la sécurité de la vie, et par le bonheur qu’ils ont eu de surmonter de grands dangers ; tout cela surtout par le seul secours externe de Dieu ; pour tout le reste, ils furent égaux aux autres et Dieu est également propice à tous.

A l’égard de l’entendement, il est établi (nous l’avons montré dans le chapitre précédent) qu’ils eurent, sur Dieu et la nature, des pensées très vulgaires ; ce n’est donc pas à cet égard qu’ils furent élus par Dieu plus que les autres. Ce n’est pas non plus à l’égard de la vertu et de la vie vraie ; à cet égard ils furent égaux aux autres nations et très peu d’entre eux furent élus ; leur vocation et élection donc consiste dans la seule félicité temporelle de leur État et dans des avantages matériels. Nous ne voyons pas non plus que Dieu ait promis autre chose aux Patriarches [1] ou à leurs successeurs ; bien plus la Loi ne promet rien d’autre aux Hébreux pour leur obéissance que l’heureuse continuation de leur État et les autres avantages de cette vie et au contraire pour leur insoumission et la rupture du pacte, la ruine de l’État et les pires désastres. Rien d’étonnant à cela, car la fin de toute société et de tout État est (comme il est évident par ce qui a été dit et comme nous le montrerons plus amplement par la suite) de vivre dans la sécurité et de posséder certains avantages. Or l’État ne peut subsister que par des Lois auxquelles chacun soit tenu : si tous les membres d’une même société veulent donner congé aux lois, par cela même ils détruiront la Société et l’État. Rien donc n’a pu être promis à la Société des Hébreux, pour la constante observation des lois, que la sécurité [2] de la vie et des avantages matériels et au contraire pour l’insoumission, nul supplice plus assuré n’a pu être prédit que la ruine de l’État et les maux qui en découlent communément, ainsi que d’autres qui devaient naître pour eux particulièrement de la ruine de leur État, mais de cela point n’est besoin de traiter ici plus longuement. J’ajoute seulement que les Lois de l’Ancien Testament ont aussi été révélées et prescrites aux Juifs seuls ; Dieu en effet les ayant élus seulement pour constituer une Société et un État particuliers, ils devaient nécessairement avoir aussi des lois particulières.


Notes

[1Voir note IV .

[2Voir note V .