Lettre 82 - Tschirnhaus à Spinoza (23 juin 1676)

  • 10 août 2005


Au très pénétrant
Et très savant philosophe B. de Spinoza,

Ehrenfried Walther von Tschirnhaus.

RÉPONSE A LA PRÉCÉDENTE.

Monsieur,

Vous m’obligeriez en me faisant connaître comment la variété des choses peut se déduire a priori de l’étendue conçue en conformité de vos méditations, puisque vous me rappelez que, suivant Descartes, cet effet ne peut se produire dans l’étendue qu’en supposant un mouvement créé par Dieu. Il ne déduit donc pas, suivant mon opinion, l’existence des corps d’une matière au repos, à moins que vous ne vouliez tenir aucun compte de la supposition d’un Dieu moteur. Vous même n’avez pas montré comment l’existence des corps devait suivre nécessairement a priori de l’essence de Dieu, déduction que Descartes croyait être au-dessus de l’humaine compréhension. C’est pourquoi je vous pose cette question, sachant bien que vous avez d’autres pensées, à moins qu’il n’y ait quelque autre raison pour laquelle vous n’ayez pas voulu jusqu’ici vous expliquer clairement et que jugeant, comme je n’hésite pas à le croire, qu’il n’était pas nécessaire de la faire connaître, vous vous soyez borné à donner quelques indications obscures. Mais soyez bien certain que dans tous les cas mes sentiments à votre égard resteront toujours les mêmes, que vous expliquiez ouvertement ou que vous croyiez devoir me cacher votre opinion.

Les raisons pour lesquelles je serais particulièrement désireux d’être fixé sur ce point sont que, je l’ai souvent observé dans les mathématiques, d’une chose quelconque considérée en elle-même, c’est-à-dire de la définition d’une chose, nous ne pouvons jamais déduire qu’une seule propriété ; si nous voulons en connaître plusieurs, il est nécessaire que nous rapprochions la chose définie d’autres objets, alors de ce rapprochement de définitions des propriétés nouvelles peuvent résulter. Si, par exemple, je considère uniquement une circonférence de cercle, je n’en pourrai rien conclure sinon qu’elle est partout semblable à elle-même ou uniforme, propriété par laquelle elle diffère essentiellement de toutes les autres courbes. Mais je ne pourrai pas de cette considération seule déduire d’autres propriétés. Au contraire si je rapproche ma définition d’autres objets, tels que les rayons menés du centre, ou encore si j’ai égard à deux lignes se coupant ou à un plus grand nombre de lignes, je serai en état de déduire de là un grand nombre de propriétés. Or cela paraît en quelque manière contredire à la proposition 16 de l’Éthique, peut-être la plus importante du premier livre de votre Traité. Dans cette proposition vous considérez comme chose connue que, d’une proposition donnée, on peut déduire plusieurs propriétés de la chose définie, quelle qu’elle soit. Cela me paraît impossible si l’on ne rapproche pas de la chose définie d’autres objets. Et c’est pourquoi je ne puis voir en quelle manière, d’un attribut considéré à l’exclusion d’aucun autre, et par exemple de l’étendue infinie, la variété des corps peut sortir. Que si vous croyez en effet que cette variété ne peut se conclure de la considération d’un seul attribut, mais bien de celle de tous les attributs pris ensemble, je souhaiterais l’apprendre de vous et en même temps savoir comment cette déduction doit être conçue. Adieu, etc.

Paris, le 23 juin 1676.


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