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Publié : 12 mai 2006

TTP - Chap. XX - §§1-5 : Comment concilier liberté de penser et de parler avec la paix de l’État et le droit du souverain ?




[1] S’il était aussi facile de commander aux âmes qu’aux langues [1], il n’y aurait aucun souverain qui ne régnât en sécurité et il n’y aurait pas de gouvernement violent, car chacun vivrait selon la complexion des détenteurs du pouvoir et ne jugerait que d’après leurs décrets du vrai ou du faux, du bien ou du mal, du juste ou de l’inique. Mais, comme nous l’avons fait observer au commencement du chapitre XVII, cela ne peut être ; il ne peut se faire que l’âme d’un homme appartienne entièrement à un autre ; personne en effet ne peut transférer à un autre, ni être contraint d’abandonner son droit naturel ou sa faculté de faire de sa raison un libre usage et de juger de toutes choses. Ce gouvernement par suite est tenu pour violent, qui prétend dominer sur les âmes et une majesté souveraine paraît agir injustement contre ses sujets et usurper leur droit, quand elle veut prescrire à chacun ce qu’il doit admettre comme vrai ou rejeter comme faux, et aussi quelles opinions doivent émouvoir son âme de dévotion envers Dieu : car ces choses sont du droit propre de chacun, un droit dont personne, le voulût-il ne peut se dessaisir.

[2] Je le reconnais, plus d’un a l’esprit occupé de préjugés tels et de si incroyable façon que, tout en n’étant pas directement placé sous le commandement d’un autre, il est suspendu à la parole de cet autre à ce point qu’on peut dire justement qu’il appartient à cet autre, en tant qu’être pensant ; quelle soumission toutefois que par certains artifices on arrive à obtenir, encore n’a-t-on jamais fait que les hommes aient cessé d’éprouver que chacun abonde dans son propre sens et qu’entre les têtes la différence n’est pas moindre qu’entre les palais. Moïse qui, non par la fourberie, mais par sa vertu divine, s’était si bien emparé du jugement de son peuple, d’autant qu’on croyait ses paroles et tous ses actes inspirés par Dieu, ne put cependant échapper ni aux rumeurs ni aux interprétations défavorables ; encore bien moins les autres Monarques y échappent-ils. Et si l’on pouvait concevoir quelque moyen de l’empêcher, ce serait au plus dans un État monarchique, non du tout dans une démocratie où tous, ou au moins la plus grande partie du peuple, participent au pouvoir collectif, je pense que tout le monde voit pourquoi.

[3] Si grand donc que soit le droit attribué au souverain sur toutes choses et tout interprète du droit et de la piété qu’on le croit, encore ne pourra-t-il jamais se dérober à la nécessité de souffrir que les hommes jugent de toutes choses suivant leur complexion propre et soient affectés aussi de tel sentiment ou tel autre. Il est bien vrai qu’il peut en droit tenir pour ennemis tous ceux qui, en toutes matières, ne pensent pas entièrement comme lui ; mais la discussion ne porte plus sur son droit, elle porte sur ce qui lui est utile. Accordons en effet qu’un souverain peut en droit gouverner avec la pire violence, et condamner à mort les citoyens pour le plus léger motif ; tout le monde niera que dans cette façon de gouverner le jugement de la droite Raison reste sauf. Et même, comme un souverain ne peut régner de la sorte sans mettre en danger tout l’État, nous pouvons nier aussi qu’il ait la puissance d’user des moyens indiqués et d’autres semblables ; et conséquemment qu’il en ait le droit absolu ; car nous avons montré que le droit du souverain a pour limite sa puissance [2].

[4] Si donc personne ne peut renoncer à la liberté de juger et d’opiner comme il veut, et si chacun est maître de ses propres pensées par un droit supérieur de Nature, on ne pourra jamais tenter dans un État, sans que la tentative ait le plus malheureux succès, de faire que des hommes, d’opinions diverses et opposées, ne disent cependant rien que d’après la prescription du souverain ; même les plus habiles en effet, pour ne rien dire de la foule, ne savent se taire. C’est un défaut commun aux hommes que de confier aux autres leurs desseins, même quand le silence est requis ; ce gouvernement donc sera le plus violent, qui dénie à l’individu la liberté de dire et d’enseigner ce qu’il pense ; au contraire, un gouvernement est modéré quand cette liberté est accordée à l’individu.

[5] Et cependant, nous ne saurions le nier, la majesté du souverain peut être lésée par des paroles comme par des actions ; et, par suite, s’il est impossible d’enlever complètement cette liberté aux sujets, il sera très pernicieux de la leur accorder entièrement. Nous avons donc ici à nous demander dans quelle mesure précise cette liberté peut et doit être concédée sans danger pour la paix de l’État et le droit du souverain ; c’est là, suivant l’avertissement donné au début du chapitre XVI, mon objet principal.


Notes

[1Cf. chap. 17, 2 (note jld).